5. déc., 2016

"Le liseur du 6h27" de Jean-Paul DIDIERLAURENT (FR)

« Une histoire touchante et pittoresque enrobée d’une écriture mélodieuse et élégante »

Dès les premières lignes, l’auteur a su m’attendrir avec les aventures de Guylain Vignolles. Trente-six ans, ayant pour confident un poisson rouge nommé « Rouget de Lisle », il est employé dans une usine où sévit « La Chose ». Pour se rendre au travail, du lundi au vendredi, il emprunte la rame du RER de 06h27. Là, assis sur son strapontin, il tient entre ses mains « les peaux vives », rescapées des bras du monstre lors du génocide de la veille. Toutes séparées de leur tranchefile, vouées à ne plus jamais être lues, Guylain leur offre une ultime chance d’être entendues, d’être « délivrées de leurs mots ». Ce travail il ne l’aime pas, pas plus que d’actionner le bras-levier qui met en route cette marche destructrice.

« La Chose [...] Ne jamais la nommer, c’était là l’ultime rempart qu’il était parvenu à ériger entre elle et lui pour ne pas définitivement lui vendre son âme. » - p. 23

Ces temps de lecture sont pour lui comme salvateurs d’une vie aussi inexistante que stérile. Malchanceux dès sa naissance, il est né sous le fardeau d’une « contrepèterie assassine » que l’alliage de son prénom et de son nom accusait. Le « Vilain Guignolle » n’a eu d’autres choix que de se faire oublier. Devenir invisible était là l’unique façon de ne plus subir les moqueries.

Mais avec le temps,  il réussit à gagner le respect des voyageurs, celui qu’on destine aux « doux dingues ». Commençant à entrevoir de nouvelles amitiés grâce à Monique et Josette, fidèles auditrices itinérantes, il vit à leur côté un samedi d’une intense richesse comme jamais il ne l’a ressenti, se sentant plus que jamais vivant ! Mais aussi immuable que s’élève la clarté de l’aube chaque matin, le métronome de la vie n’arrête pas sa danse. Les jours continuent de défiler, d’une monotonie désespérante, égaux les uns aux autres, jusqu’à ce matin-là...

« Toujours est-il qu’en ce petit matin frisquet de mars, elle jaillit du strapontin tandis qu’il basculait l’assise. Une petite chose de plastique à peine plus grosse qu’un domino et qui rebondit sur le sol du wagon avant de s’immobiliser entre ses pieds. Il pensa d’abord à un briquet avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’une clé USB. Une anodine clé USB de couleur grenat. Il la ramassa, la tourna entre ses doigts sans trop savoir qu’en faire avant de la glisser dans la poche de sa veste. La lecture des peaux vives qui s’ensuivit fut des plus machinale, tant son esprit était accaparé par ce concentré de mémoire qui reposait dans le fond de sa poche. » - p. 105

Que va-t-il arriver à Guylain ? Que va-t-il trouver sur cette clé ?

Lue avec plaisir, voilà une aventure divertissante et attachante qui vous attend ! Grâce à un auteur omniscient, elle est soutenue tout du long. D’une houle délicate, il nous fait naviguer dans un français doux, concis, clair, vivant sans jamais se perdre dans du superflu. Il mélange les procédés narratifs et descriptifs avec une intrigue maintenue, interpelante, suffisante, nous gardant en haleine jusqu'à la fin.

En arrière-plan, l’œuvre nous entraîne dans une réflexion à tangente humaniste, en regard de l’homme et de ses valeurs, de la vie. Comme le poids qu’un nom peu avoir dans la vie, celui de la violence des mots faits à autrui ou la souffrance d’un homme forcé à l’exil pour survivre. En contraste, elle nous rappelle la valeur d’une main amicale, des paroles bienveillantes, l’adage qui dit qu’après la pluie vient le beau temps. Reste le plus saisissant, la fragilité de la vie et l’impact de nos choix.

(Sur le quai du RER) « [...] les deux pieds posés sur la ligne blanche qui délimitait la zone à ne pas franchir au risque de tomber sur la voie. [...] il la piétinait comme pour se fondre en elle, bien conscient qu’il ne s’agissait là que d’un sursis illusoire, que le seul moyen de fuir la barbarie qui l’attendait là-bas, derrière l’horizon, aurait été de quitter cette ligne [...]

[...] Oui, il aurait suffi de renoncer, tout simplement, de retrouver ce lit et de se lover dans l’empreinte encore tiède que son corps avait laissée pendant la nuit. Dormir pour fuir. Mais au final, le jeune homme se résignait toujours à rester [...] » – p. 13

Persévérance, résignation, courage. D’un pas, chaque matin, il monte dans cette rame. Imaginez ce qui aurait pu se passer s’il avait un jour tourné les talons. Une destinée angoissante avec à sa porte, cette sensation de menace sur une existence à fleur de peau...

Par quelques illustrations sur la vie et les pensées de Guylain, l’auteur nous permet de mieux le connaître, de marcher à ses côtés. Les dialogues parcimonieux et disposés avec justesse sont enrobés d’un narration cadencée avec harmonie. Cela lui confère une trame dynamique et agréable à lire. On y trouve aussi des passages désopilants tels que « Les trois grandes catégories des bruits aux vécés » ou le « speed-dating, avec le classement en sept points ressemblant au palais des horreurs ». Des moments qui se lisent goulûment et qui ajoutent à ce livre, une première œuvre des plus sympathiques !

 


L’auteur

Jean-Paul Didierlaurent est romancier et nouvelliste. Après des études à Nancy, il a travaillé à Paris avant de retourner vivre dans les Vosges. Il a découvert le monde de la nouvelle en 1997 avec un premier concours, avant de remporter de nombreux prix : prix de la ville de Nanterre en 2004 et 2005, prix de la Communauté française de Belgique en 2005 et de la Libre Belgique en 2006, prix de la Nouvelle gourmande de Périgueux en 2008. Il a vu ses nouvelles publiées dans les recueils Corrida de muettes, Arequipa et Le frère de Pérez avant de remporter le prix Hemingway 2010 avec Brume et le prix Hemingway 2012 avec sa nouvelle Mosquito. Son premier roman, le liseur du 6h27 (2014), édité au Diable Vauvert, connaît un succès aussi fulgurant.

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