3. avr., 2018

"Quand les mouettes ont pied" de Pierre De GRANDI (CH)

«Le conditionnel, un temps à procrastiner»

« Viens ici, tu devrais … » - « Pourquoi ne m’écoutes-tu pas ? Je te l’avais dit pourtant que tu aurais dû… » - « Aahhhh si j’avais su, j’aurais … » - « Arrêtes de procrastiner à la fin !! »

Combien de fois avez-vous dit, pensé ou voulu dire : « Oui, oui, je le ferai demain ! »

À petite ou grande échelle, tôt ou tard, nous repoussons. Certains excellent en la matière, d’autres l’utilisent à bonne escient et se font plus discrets.

Pierre De Grandi a décidé d’écrire son nouveau roman sur la procrastination. Comme à son habitude, il utilise un vocabulaire adapté, clair et harmonieux. Le truffant de dialogues, le saupoudrant de termes populaires, il met en scène la vie de George Elorac, jeune adulte de 18 ans, cadet d’une famille de trois enfants.

Georges a pour seule préoccupation journalière, après avoir passé son bac par concession pour ses parents, celle d’alimenter son blog sous le pseudonyme de « Gaibazar ». Convaincu que choisir une voie professionnelle « c’est dépenser l’énergie de renoncer », il préfère s’abstenir. Comme il le dit : « (…) y’en a qui n’ont pas rencontré leur propre existence, leur destinée les ignore encore. »

Alors, il se contente de palabre-réflexions en lignes, avec ses amis comme Nuisettenoire ou Fucktheword, postant ainsi tout un ensemble d’élucubrations sur leur quotidien et la vie en générale.

Cependant, hors de ce monde virtuel, George sait qu’un voile brumeux plane sur l’ensemble de sa famille depuis des années. Il semblerait qu’ils aient tous choisi de prendre le chemin de la « fuite », y compris ses parents. Mais pour quelle raison ? Certains espèrent tant bien que mal faire disparaître les « corps flottants » de leur vue quotidienne, recherchant l’illumination. Pour d’autres, telle la vase d’un étang que l’on ne voudrait surtout pas faire remonter, ils vivent dans une bulle de temporisation, permettant ainsi aux non-dits de reposer en paix.

Grâce à des procédés bien élaborés, l’auteur nous guide au gré des chapitres dans une série de métamorphoses successives. Narrateur omniscient dans la vie de George, nous basculons acteurs dans celle de sa famille. Dès lors, plongés au cœur de leurs tourments, nous découvrons les strates de leur vie.

Extrait du journal de Julien, novice dans un couvent franciscain (second enfant) : 

« Il est exact que j’ai décidé de m’extraire de la gangue terne engluant ma famille, où la lumière du vivre ensemble s’était voilée, assombrie parfois jusqu’au gris le plus froid par les réserves des uns ou des autres, par un mélange de non-dits et de préjugés, par des silences et de tacites je-n’en-pense-pas-moins-mais-il-est-inutile-que-j’essaie-de-le-dire. J’ai souhaité me mettre en pleine lumière pour mieux identifier les ombres de chacun : la mienne, puis celles de mes parents aussi hyperactifs qu’absents ou plutôt artificiellement présents, celle plus mince de ma sœur que je connais mieux, et le contour encore si flou de celle de mon petit frère. Alors j’ai choisi une lumière transcendante, je veux dire venue d’ailleurs, plus forte que la grisaille immanente de la famille. J’ai voulu une lumière monochrome, blanche, pour contenir toutes les autres : la lumière de Dieu. » - p. 60

Alors de combien de temps disposons-nous avant qu’il ne soit trop tard ?

Pierre de Grandi a choisi pour titre la première partie d’un dicton breton qu’il avait entendu. Je cite : « Quand les mouettes ont pied, il est temps de virer. » Autrement dit, aucun marin assez fou maintiendrait le même cap, s’il voit devant lui les mouettes avoir pied.

Et pourtant !! Nous refusons parfois de voir l’évidence, convaincus d’avoir de bonnes raisons de retarder le temps t. Cependant, passer ce « point de non-retour », ne sera-t-il pas trop tard ?  Ne finirons-nous pas « … échoué, avec le cadavre d’un secret éventré » ?

Dans cet ouvrage, Pierre De Grandi démontre les dommages collatéraux que nos choix peuvent avoir sur autrui, les conséquences sur notre propre existence, le temps qui avance, nous emprisonne, dans une voie autocratique que jamais nous n’aurions choisie si d’aventure, nous avions su où cela nous mènerait. Mais les bonnes « excuses » existent-elles dans la procrastination ?

Ci-dessous, un extrait d’une discussion aux soins palliatifs où Madeleine, la mère de Georges, est infirmière. Se tuant à la tâche journalièrement comme cherchant l’expiation, son travail constitue sa bulle.

(Patient) « (…) Non Madeleine… pas de la mort… c’est de ma mort que je parle… La mienne… Je m’en approche. Par moment… je crois l’atteindre… ou l’attendre ? Toutes ses nuits…

Je sais qu’elle ne viendra pas me prendre…c’est moi qui la rejoindrais… je m’y coulerai comme dans son lit… avec une sorte de contentement étonné…un apaisement dans l’indifférence enfin apprivoisée… »

(Madeleine) Je l’admire !! Ça, c’est ce que je lui dis… En fait, il m’agace, ce vieux ! Non, il me terrifie ! Jamais je ne pourrai mourir comme lui. Il faudrait…

J’y pense à chaque instant… c’est ma prison ! – p. 42

Si nous faisons le choix de remettre au lendemain nos obligations, sommes-nous prêts à en assumer l’entier des conséquences ? Sommes-nous conscients de l’effet vicieux que pourrait engendrer nos actes sur autrui ? Parce qu’un jour viendra où « Le héron choisit son poisson », et « quand le masque de la vérité se lève » n’est-il pas trop tard pour avoir des regrets ?

Jean-Antoine Petit-Senne, écrivain et poète suisse du 18e a dit : « Entre un passé qu'il regrette et un avenir qu'il espère, l'homme est comme entre deux chaises, le présent par terre. »

Alors pour éviter cela, ne faut-il pas volontairement nous borner à agir plutôt que de rester bornés ?

A la fin de ce roman, Pierre De Grandi m’a laissée une fois de plus, comme dirait l’expression populaire, « le cul entre deux chaises ». J'oscille entre une histoire contemporaine ordinaire m'éveillant peu d'émotions et paradoxalement le plaisir d'avoir "place nette" pour réflexionner sur la procrastination.

Alors si tout comme-moi vous aimez méditer, par cette "simplicité", l'auteur vous cède la place, en vous donnant libre cours à l’expression de vos pensées. Sans fioriture, il vous permet d'aller « au-delà » de la toile, laissant croître l’arborescence de vos réflexions et faisant ainsi écho à votre propre existence.

Quant à la procrastination et à notre infini capacité a juger autrui, je laisse à qui le souhaite, méditer sur ce proverbe :

« Le sage et le lâche ont en commun l’art de la fuite. Bien prétentieux celui qui se permet de les juger. » - « Les âmes croisées », roman de Pierre Bottero, auteur français (1964-2009).

 


L’auteur

Fils du peintre Italo De Grandi, médecin-chirurgien, professeur à la Faculté de Médecine et de Biologie de l'Université de Lausanne, Pierre De Grandi dirige le département de Gynécologie-Obstétrique et assume la fonction de Directeur médical du CHUV. Dès sa retraite, il rejoint la planiète de l'écriture et publie YXSOS ou le songe d'Eve et Le tour du quartier en 2015 aux Editions Plaisir de Lire.

Pour plus d’informations sur ses publications

http://www.plaisirdelire.ch/produit/quand-les-mouettes-ont-pied

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