4. janv., 2017

« Quand l’animal est le reflet de l’artiste, mythe ? Allégorie ? Réalité ? »

J’ai rencontré Pierre De Grandi lors d’une journée ensoleillée de l’été 2016. Dans le merveilleux jardin botanique de Lausanne, il participait avec d’autres auteurs à la journée annuelle organisée par La Maison Éclose. En tant que bénévole, je lui étais « attitrée » pour servir à ses auditeurs de doucereux cocktails, durant un temps de lecture intime sur le thème de « la gourmandise ». Lors d’un moment d’accalmie, j’ai eu le plaisir de m’asseoir face à lui et de l’écouter me raconter sa nouvelle, écrite pour l’occasion.

Ses mots délicats, subtils, tintaient à mes oreilles. Leurs saveurs m’emmenaient dans un rêve gourmand, me prenant par la main pour éviter l’égarement. C’est donc avec une certaine fébrilité que j’ai lu « Le tour du quartier », sa dernière œuvre sortie en 2011.

Vous découvrirez dans ce roman une histoire scindée en deux parties bien distinctes. P. De Grandi a su développer un trait d’originalité en restant l’acteur principal de « deux » récits identiques, changeant de peau au gré de son rôle. Dans la première partie, il nous raconte sous un procédé monologue, l’actualité d’un chien domestiqué, surnommé plus tard « la Truffe ». D’apparence « normale », il le révèle habité d’un esprit plus humain qu’animal. Ses désirs canins, ses souhaits, ses pensées vont parfois bien au-delà d’un instinct ancestral.

« En chemin, je musarde un peu ; je m’attarde et me plais à trottiner le long du rivage. De temps à autre, je concède un écart pour éviter l’avant-garde des vagues les plus vigoureuses.

[…] La Surface de la mer n’est que le visage mouvant qu’elle offre au ciel et au vent, ne laissant en rien présumer de son monde intérieur, de la vie dans ses profondeurs. Immatérielle comme son reflet, la surface de l’eau est pourtant une barrière infranchissable, tant pour le regard d’un chien sur la plage que pour tous les poissons qui ne savent rien de la neige ou des étoiles, ni même des vagues et des pinèdes, pas plus que de la rapidité du léopard, de la douceur du miel, de la complicité des chiens et des hommes, ou du sourire de Chérie (sa maîtresse). Même un type comme Albert (son partenaire) est pour eux inimaginable, » – p. 137 et 138

Voilà un extrait parmi d’autres que je chéris tout particulièrement. En fermant les yeux, sa figuration douce et mélodieuse du bord de mer suffit à me transporter là où mon esprit vagabonde. Mais le voyage est de courte durée, à regret. Car dans l’ensemble, ce premier récit reste trop ordinaire, manquant de mordant si j’ose l’expression. Seule la fantaisie du chien « intelligent » y amène un certain relief.

Dans la seconde partie, l’auteur échange sa peau de canidé contre celle d’un homme. Gardant un procédé partiellement identique, y ajoutant quelques dialogues et des poèmes fleurissant ça et là, il raconte la vie de Barth, un écrivain renommé, épuisé par le joug de sa notoriété, dont le seul souhait est « de trouver le sésame qui le fera sortir de sa chrysalide ».

« […] Toute cette agitation me séparait de mon environnement coutumier et nourricier. Le temps me manquait. L’oisiveté me fuyait. La contemplation m’échappait. La perte de ces repères dressait une sorte de mur autour de moi. […] » - p. 183

« Imperceptiblement, il continua à élever son assise circulaire. Comme un igloo. Au fur et à mesure qu’il constituait sa voûte, ma portion de ciel se réduisait comme peau de chagrin. Elle finit par disparaître, […] » - p. 184

Pour ma plus grande joie, cette nouvelle vision du récit révèle la plume sensible entendue quelques mois auparavant. Cette histoire, qui n’a pourtant rien de grandiloquent, atteint une certaine profondeur à travers la personne de Barth. Sans personnification, on peut ainsi se projeter et se sentir concerné par la situation de cet homme.

J’admets l’hypothèse que mon esprit à tendance cartésienne, ne se soit pas retrouvé dans la première partie. Parce qu’au-delà de ça, c’est un roman agréable à lire, d’un langage adapté, simple, clair, précis, formant des phrases bien construites, agrémentées avec parcimonie d’un vocabulaire plus élaboré. Si mon avis sur ce roman est mitigé, et que je porte une réelle préférence au récit de Barth, je ne serais pas étonnée que des esprits plus libres, dotés d’un organe arborescent, s’y retrouvent avec aisance et plaisir dans celui de « La Truffe ».

 


L’auteur

Originaire de Zell, dans le canton de Zurich, Pierre De Grandi est né à Vevey en 1941. C’est à Lausanne qu’il obtient son diplôme de médecine en 1966 puis son doctorat en 1970. Médecin-chirurgien, enseignant et scientifique, il a terminé sa carrière en 2007 en tant que Chef du Département de gynécologie-obstétrique, Directeur médical du Centre Hospitalier Universitaire vaudois et Professeur à la Faculté de Médecine de Lausanne. Fils de peintre et homme d’une très grande culture, il est passionné de musique et préside l’Association vaudoise des amis de l’Orchestre de la Suisse romande. Il est l’auteur de nombreux livres et articles scientifiques mais YXSOS ou Le Songe d'Eve est son premier roman publié.

Pour le commander ou pour plus d’informations sur ses publications

http://www.plaisirdelire.ch/de-grandi-pierre/p-de-grandi-le-tour-du-quartier

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20. déc., 2016

« Se suffisant à lui-même, il n’a de beauté que son pareil »

On pourrait imaginer que critiquer ce livre serait présomptueux tant il regorge de puissance et de force mais au contraire, je crois que c’est un honneur de pouvoir en parler librement dans un pays où le despotisme n’a pas encore pris racine. Dans cette oeuvre, l'auteure y a inscrit ceci : « Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau... » - p. 9. Qu'il en soit ainsi, ici.

À lui tout seul, ce livre m'a transportée dans « L’aube d’un jour nouveau ». Il m'a transpercée de sa lumière, rendant à mes yeux la vérité sur « Le bâtiment de pierre ».

« En cheminant dans les méandres désertes du bâtiment de pierre, au long des couloirs secrets enfouis dans une pénombre bleutée, en franchissant des portes qui s’ouvrent et se referment promptement, sans retour possible, comme des tourniquets, tu atteins le cœur du labyrinthe. Un cœur vaste, bien réel, dur comme un coup de poing... » - p. 53

Des phrases, dont la profondeur est telle, qu’elles m’ont plongée inconsciemment dans un gouffre. Dans cette œuvre, toutes formes prennent vie. J’ai lu un mot, un paragraphe, un chapitre et j’y ai découvert « leur VIE », d’un phrasé bouleversant, puissant, ineffable ! Ces mots, choisis avec justesse par le passé, ont raisonné en moi comme l’écho, présent d’une décadence turque. À mon insu, ils ont cheminé jusqu’à mon cœur. Sans crier gare, ils l’ont traversé de part en part jusqu'à atteindre les tréfonds de mon âme et là, me faire sombrer...

J’ai levé mes yeux et j’ai réalisé alors que mes larmes coulaient. La souffrance que j’ai ressentie provenait d’un puits de tristesse insondable. Mes pensées se sont envolées, mon esprit a rejoint Asli et ses compagnons « d’infortune », réalisant soudainement que leurs chaînes devenaient miennes. Un souffle de révolte s’est alors levé en moi, criant à l’ignominie, à l’injustice ! Il m’était inconcevable d’imaginer que des êtres humains pouvaient vivre cela et encore moins l’auteure de ces mots !

L'oppression, la répression, la maltraitance, la tristesse, l’abandon, la solitude ! Cette œuvre est un cri actuel qui jaillit des entrailles du passé. Nul n’aurait pu prédire que ce livre, édité en 2009, « décrirait » les affres quotidiennes des intellectuels turcs soumis à l’autocratie du président Recep T. Erdogan ! L’auteure y dénonce la maltraitance des prisonniers en Turquie, les souffrances physiques et psychiques supportées, les séquelles indélébiles d’une vie dans « Le bâtiment de pierre ». Le protagoniste « A. », refléterait-il la face cachée de chacun d’entre eux, ou d’entre elles ? …

Sans n’avoir jamais cessé d’élever sa voix pour la liberté de son peuple...gardant foi au droit fondamental de la liberté d’expression... Le 16 août dernier, Asli Erdogan a été enfermée ainsi qu’env. 200 autres intellectuels – je dirais « ostracisés » ! - à la prison de Bakirköy à Istanbul. Ils sont accusés de terrorisme ou de conseillers et conseillères de journaux Pro-Kurde alors qu’au fond, ils n’ont fait que dénoncer le soulèvement d’un gouvernement radical et dictatorial !

Je sais d’avance que mes mots n’auront jamais assez de poids pour vous décrire avec exactitude la force de cette œuvre et l’ampleur qu’elle a pris par l’actualité de cette fin d’année. L’action lancée par l'association La Maison Eclose et soutenue par Amnesty International intitulée « Lire pour qu’elle soit libre », m’a permis de découvrir cette romancière, cette journaliste et de m’engager auprès d’elle, d’eux, dans un esprit de solidarité en prêtant ma voix, comme tant d'autres. Asli Erdogan est à jamais inscrite dans ma mémoire comme une femme dévouée et consacrée aux droits de l’Homme et à la liberté des médias dans son pays.

D’un langage recherché, raffiné et poétique, cette œuvre est colossale ! Mélangeant les figures de style et les procédés littéraires, pas une seule fois les mots sont inappropriés ou semblent impropres. Les strates sont maîtrisées à la perfection, permettant ainsi au lecteur d’aborder cette lecture dans un niveau qui lui convient afin d’en tirer « l’essence-ciel ».

Tourner les pages de ce livre, c'est déployer les ailes de cet ange nommé « A. » en lui donnant VIE une fois de plus...

« A. n’a jamais pu terminer son histoire, les cercles de l’enfer sont plus sinueux que la vie de l’homme... Tandis que les jours passaient, que les saisons se succédaient, il a tracé dans l’orbite du bâtiment de pierre des cercles qui, tour à tour, s’élargissaient et se rétrécissaient. Il a marché, marché, marché sans relâche, jusqu’à tomber sur les dalles, épuisé de fatigue. Sur les chemins de la vie et les rivages de la mort. Il est resté, tel un rouleau de parchemin froissé, devant les ports qu’il n’a jamais été autorisé à franchir, tout tremblant de froid, dans la boue et les traces d’urine...Il a raconté... » - p. 19

 


L'auteure

Aslı Erdoğan et née le 8 mars 1967 en Turquie. Romancière et journaliste, elle milite depuis des années pour les droits de l'Homme, ceux à l'enseignement du peuple Kurde et la création d'un parti politique légal.

Le 17 août 2016, après la tentative de coup d'Etat du PKK, elle a été emprisonnée avec ses collaborateurs du journal Özgür Günden, à la prison de Bakirköy d'Istanbul, après avoir été accusée d'appartenir à une organisation terroriste. Non violente mais élevant sa voix pour dénoncer la libérté publique et politique non respectée, elle a écrit une première missive intitulée "Lettre grave et nécessaire", publiée sur son blog (lien via Blogs des auteurs) quelques jours avant son arrestation.

En récompense à sa lutte pour la paix et la liberté de la presse dans des conditions difficiles, le PEN Club de Suède lui a décerné le prix Tucholsky en 2016.

Aujourd'hui encore emprisonnée, elle est soutenue par une multitude d'associations et de personnes (auteurs, journalistes, lecteurs, libraires, etc...). En suisse, l'association La Maison Eclose a mis en place, avec le soutient d'Amnesty International, une action solidaire durant ce mois de décembre intitulée "Lire pour qu'elle soit libre". Vous y trouverez toutes les informations via Associations et www.amnesty.ch.

Bibliographie

Le Mandarin miraculeux (Mucizevi Mandarin), 1996.

La Ville dont la cape est rouge (Kırmızı Pelerinli Kent), 1998.

Les Oiseaux de bois (Tahta Kuşlar), traduit en 9 langues, traduction française par Jean Descat, Actes Sud, 2009.

Je t'interpelle dans la nuit (Gecede Sana Sesleniyorum) traduction française par Esin Soysal-Dauvergne, Verdier/Meet, 2009.

Le Bâtiment de pierre (Taş Bina ve Diğerleri), traduction française par Jean Descat, Actes Sud, 2013.

Extraits de ses textes via Vidéothèque

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5. déc., 2016

« Une histoire touchante et pittoresque enrobée d’une écriture mélodieuse et élégante »

Dès les premières lignes, l’auteur a su m’attendrir avec les aventures de Guylain Vignolles. Trente-six ans, ayant pour confident un poisson rouge nommé « Rouget de Lisle », il est employé dans une usine où sévit « La Chose ». Pour se rendre au travail, du lundi au vendredi, il emprunte la rame du RER de 06h27. Là, assis sur son strapontin, il tient entre ses mains « les peaux vives », rescapées des bras du monstre lors du génocide de la veille. Toutes séparées de leur tranchefile, vouées à ne plus jamais être lues, Guylain leur offre une ultime chance d’être entendues, d’être « délivrées de leurs mots ». Ce travail il ne l’aime pas, pas plus que d’actionner le bras-levier qui met en route cette marche destructrice.

« La Chose [...] Ne jamais la nommer, c’était là l’ultime rempart qu’il était parvenu à ériger entre elle et lui pour ne pas définitivement lui vendre son âme. » - p. 23

Ces temps de lecture sont pour lui comme salvateurs d’une vie aussi inexistante que stérile. Malchanceux dès sa naissance, il est né sous le fardeau d’une « contrepèterie assassine » que l’alliage de son prénom et de son nom accusait. Le « Vilain Guignolle » n’a eu d’autres choix que de se faire oublier. Devenir invisible était là l’unique façon de ne plus subir les moqueries.

Mais avec le temps,  il réussit à gagner le respect des voyageurs, celui qu’on destine aux « doux dingues ». Commençant à entrevoir de nouvelles amitiés grâce à Monique et Josette, fidèles auditrices itinérantes, il vit à leur côté un samedi d’une intense richesse comme jamais il ne l’a ressenti, se sentant plus que jamais vivant ! Mais aussi immuable que s’élève la clarté de l’aube chaque matin, le métronome de la vie n’arrête pas sa danse. Les jours continuent de défiler, d’une monotonie désespérante, égaux les uns aux autres, jusqu’à ce matin-là...

« Toujours est-il qu’en ce petit matin frisquet de mars, elle jaillit du strapontin tandis qu’il basculait l’assise. Une petite chose de plastique à peine plus grosse qu’un domino et qui rebondit sur le sol du wagon avant de s’immobiliser entre ses pieds. Il pensa d’abord à un briquet avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’une clé USB. Une anodine clé USB de couleur grenat. Il la ramassa, la tourna entre ses doigts sans trop savoir qu’en faire avant de la glisser dans la poche de sa veste. La lecture des peaux vives qui s’ensuivit fut des plus machinale, tant son esprit était accaparé par ce concentré de mémoire qui reposait dans le fond de sa poche. » - p. 105

Que va-t-il arriver à Guylain ? Que va-t-il trouver sur cette clé ?

Lue avec plaisir, voilà une aventure divertissante et attachante qui vous attend ! Grâce à un auteur omniscient, elle est soutenue tout du long. D’une houle délicate, il nous fait naviguer dans un français doux, concis, clair, vivant sans jamais se perdre dans du superflu. Il mélange les procédés narratifs et descriptifs avec une intrigue maintenue, interpelante, suffisante, nous gardant en haleine jusqu'à la fin.

En arrière-plan, l’œuvre nous entraîne dans une réflexion à tangente humaniste, en regard de l’homme et de ses valeurs, de la vie. Comme le poids qu’un nom peu avoir dans la vie, celui de la violence des mots faits à autrui ou la souffrance d’un homme forcé à l’exil pour survivre. En contraste, elle nous rappelle la valeur d’une main amicale, des paroles bienveillantes, l’adage qui dit qu’après la pluie vient le beau temps. Reste le plus saisissant, la fragilité de la vie et l’impact de nos choix.

(Sur le quai du RER) « [...] les deux pieds posés sur la ligne blanche qui délimitait la zone à ne pas franchir au risque de tomber sur la voie. [...] il la piétinait comme pour se fondre en elle, bien conscient qu’il ne s’agissait là que d’un sursis illusoire, que le seul moyen de fuir la barbarie qui l’attendait là-bas, derrière l’horizon, aurait été de quitter cette ligne [...]

[...] Oui, il aurait suffi de renoncer, tout simplement, de retrouver ce lit et de se lover dans l’empreinte encore tiède que son corps avait laissée pendant la nuit. Dormir pour fuir. Mais au final, le jeune homme se résignait toujours à rester [...] » – p. 13

Persévérance, résignation, courage. D’un pas, chaque matin, il monte dans cette rame. Imaginez ce qui aurait pu se passer s’il avait un jour tourné les talons. Une destinée angoissante avec à sa porte, cette sensation de menace sur une existence à fleur de peau...

Par quelques illustrations sur la vie et les pensées de Guylain, l’auteur nous permet de mieux le connaître, de marcher à ses côtés. Les dialogues parcimonieux et disposés avec justesse sont enrobés d’un narration cadencée avec harmonie. Cela lui confère une trame dynamique et agréable à lire. On y trouve aussi des passages désopilants tels que « Les trois grandes catégories des bruits aux vécés » ou le « speed-dating, avec le classement en sept points ressemblant au palais des horreurs ». Des moments qui se lisent goulûment et qui ajoutent à ce livre, une première œuvre des plus sympathiques !

 


L’auteur

Jean-Paul Didierlaurent est romancier et nouvelliste. Après des études à Nancy, il a travaillé à Paris avant de retourner vivre dans les Vosges. Il a découvert le monde de la nouvelle en 1997 avec un premier concours, avant de remporter de nombreux prix : prix de la ville de Nanterre en 2004 et 2005, prix de la Communauté française de Belgique en 2005 et de la Libre Belgique en 2006, prix de la Nouvelle gourmande de Périgueux en 2008. Il a vu ses nouvelles publiées dans les recueils Corrida de muettes, Arequipa et Le frère de Pérez avant de remporter le prix Hemingway 2010 avec Brume et le prix Hemingway 2012 avec sa nouvelle Mosquito. Son premier roman, le liseur du 6h27 (2014), édité au Diable Vauvert, connaît un succès aussi fulgurant.

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29. nov., 2016

« Un destin tracé par une amitié unie dans l’amour des livres »

Voilà un livre qui saura vous happer par ses couvertures alléchantes qui vous titillent à la seconde même où vous les tenez entre vos mains. « La bibliothèque des coeurs cabossés » est le premier ouvrage de Katarina BIVALD. Édité en 2013, il est arrivé chez nous en 2015, traduit du suédois par Carine Bruy.

Dans son roman, l’auteure, narratrice omnisciente, nous compte l’histoire d’une amitié qui va transformer le destin de Sara Linqvist. Suédoise de 28 ans, elle vit depuis toujours sous un dôme de littérature où les frontières de ses déplacements se dessinent dans l’imaginaire de ses livres. Tel « un bernard-l’ermite » protégé dans sa coquille, elle ne pratique quasiment pas d’échanges avec le monde extérieur en dehors de son travail. Néanmoins, depuis quelques années, elle correspond avec une vieille dame nommée Amy Harris. Leur amour pour la littérature va les rapprocher. Par des échanges de courriers, elles vont apprendre à se connaître, à s’aimer. Lorsque que Sara perd son emploi de bibliothécaire, elle y voit là un créneau propice à une rencontre. Alors qu’elle est en chemin, elle tente inlassablement de joindre son amie mais en vain. L’aurait-elle oubliée ? Abandonnée, là, au milieu de l’Iowa ? Impossible, elle ne peut se résoudre à le croire. Arrivant enfin sous le porche d’Amy, la porte s’ouvre mais ce n’est pas elle qui la reçoit. Le destin qui les a unies vient à jamais de les séparer, Amy est décédée depuis quelques jours.

« Ce n’est pas le chagrin qui accabla Sara mais la conscience aiguë du caractère transitoire de la vie, [...]. Elle avait fait le chemin de Suède jusqu’a l’Iowa pour marquer une pause dans sa vie, pour échapper à la vie même, mais certainement pas pour être confrontée à la mort. » - p. 14

Maintenant que son amie n’est plus là, que peut-elle bien faire dans cette ville d’une extravagante monotonie ? La mélancolie des lieux et la morosité des habitants sont telles que même sa propre vie est animée et joyeuse ! A l’inverse, pour les autochtones, c’est une aubaine. Une touriste chez eux fait attraction ! Hors de question qu’elle s’en aille. Le seul logement qu’on lui propose se révèle être celui de la défunte, funeste commencement. Mais un jour, ivre d’une soirée bien arrosée, elle franchit le seuil de l’unique pièce qu’elle a laissée close depuis son arrivée, la chambre à coucher d’Amy.

« Sara se laissa tomber sur le grand lit qui trônait au milieu de la pièce et regarda autour d’elle avec émerveillement. » - p. 79

« Cette nuit-là, elle resta dans la bibliothèque d’Amy en méditant le fait tragique que les écrits sont immortels alors que l’homme ne l’est pas, et elle pleura la mémoire de cette femme qu’elle n’avait jamais rencontrée. » - p. 81

Durant les semaines qui suivent, Sara fait la chose la plus étonnante qui soit en mémoire de son amie. Cet événement va bouleverser toute sa vie et la minuscule communauté de Broken Wheel n’aura plus jamais le même visage.

Dans son oeuvre, l’auteure met en avant – entre autres –  l’amitié et ses étapes, le regard qu’on porte sur la vie et l’impact de l’écriture dans celle-ci. En nous projetant à la place de la protagoniste, on peut se demander si nous aurions agi de la même manière et quelle importance nous accordons au dévouement dans l’amitié. Sommes-nous prêts à tout ?

Quant aux livres, la grande question que tout lecteur s’est posée un jour : « Que représentent-ils pour moi ? ». Êtes-vous « une Sara » ou « une Amy » ? Peut-être n’y l’une, n’y l’autre. Mais l’essentiel n’est-il pas de le savoir ? N’avez-vous jamais remarqué que, très souvent, ce sont eux qui racontent notre histoire ?

Quoi qu’il en soit, vous trouverez dans ce roman, la recette habituelle « aventure-drame-amour ». L’histoire décrite est réaliste et dispose d’un niveau de langue correcte, adapté au contexte avec des dialogues bien tournés. Sous forme d’alternance, l’auteure nous poste avec parcimonie et chronologie les missives d’Amy. Évoquant ainsi les échanges passés, elle nous donne l’occasion de la connaître et de l’apprécier à notre tour.

Malheureusement, l’enchantement est de courte durée. L’histoire démarre dans les cents premières pages avec vivacité et force se voulant passionnante, pour basculer sur un rythme ennuyeux avec des descriptifs redondants et lassants par manque de réels rebondissements. Un climat qui a mis à rude épreuve mon endurance à la terminer. Il aurait été intéressant d'y rajouter de l’intrigue plus captivante au cours de l’histoire, afin de la faire osciller avec force, lui redonnant ainsi un nouveau souffle. Un résultat qui aurait fait de ce récit original, sympathique, touchant et un brin cocasse, une œuvre dynamique et variée.

 


L'auteure

Née en 1983, Katarina Bivald a grandi en travaillant à mi-temps dans une librairie. Aujourd’hui, elle vit près de Stockholm, en Suède, avec sa sœur.

Extrait du livre, lu par Kelly Marot via https://youtu.be/dPMW8DM8x0g

Son deuxième livre, "Le Jour où Anita envoya tout balader" est paru le 11 mai 2016 aux éditions Denoël, traduit du Suédois par Marianne Ségol-Samoy. 

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20. nov., 2016

Sa forme singulière en fait son originalité !

L’agent de police Baumann, Le fraudeur Loïc Menetrey, Sa petite amie Sabrina, Le jeune Sam, Son père Michel Auberson, il n’y en a pas un qui soit moins important que l’autre. Chacun a, d’une certaine manière, joué un « rôle » indirectement ou non, dans les dernières heures de la vie de Cédric Vallotton.

Attaché commercial, écolo à ses heures perdues, admiré par son épouse et père de trois enfants, il n’est pas moins à l’effigie de l’homme parfait...ou presque. Un matin, alors qu’un rendez-vous clientèle l’attend en ville de Lausanne, il préfère partir à pied que de prendre sa voiture. Une sonnerie retentit, un retard de rendez-vous, un vide de temps à combler, tout cela comme une réponse donnée, à un besoin révélé quelques minutes plus tôt.

« [...] il regarda sa montre. Il avait rendez-vous cinq minutes plus tard. Pour la première fois depuis longtemps, depuis le début de sa vie professionnelle sans doute, il n’avait pas envie de se rendre chez son client. Il aurait aimé s’asseoir dans un bistrot, commander une bière et la savourer gorgée par gorgée, lentement, comme s’il s’agissait de la dernière. » - p. 20

Longeant la zone nord du parc de Mon Repos, Cédric va se trouver devant un choix. Entrer dans l’antre d’un artiste peintre ou continuer sa quête, pour s’arrêter au premier bar venu, afin de « s’abrutir » une fois de plus devant « les pages bâclées d’un quotidien gratuit ». Pour une fois ses habitudes n’ont pas cours, il fait volte-face, traverse la rue et frappa à la tanière de l’agité du pinceau, l’ancienne orangerie.

Est-ce que Cédric aurait pris cette décision s’il avait su ce qui allait se produire ? Est-ce-que cela aurait changé quelque chose s’il avait gardé ses habitudes ? Destinée ou concours de circonstances ? Jamais personne ne le saura, mais Gayle Forman, auteure et journaliste américaine a dit : « Dans la vie il faut parfois faire des choix, et parfois ce sont les choix qui te font. »

A sa sortie, Cédric reprend le chemin du Parc. Cet endroit aux effluves romantiques, témoins des premiers émois pour sa femme. Cet endroit où aujourd'hui, pour une raison qu’il ignore, un souvenir d’antan vient le hanter, comme un couperet prêt à fendre.

« C’est alors qu’ils entendirent clairement un coup de feu claquer dans l’air, à moins de cent mètres, un coup de feu qui figea les trois hommes et le couple de géants dans une posture de statues de sel, tandis qu’entre les arbres s’envolaient quelques oiseaux affolés. » - p. 40

Dans ce roman, l’auteur n’a de cesse de tenir son premier rôle, celui de narrateur. Au fil des chapitres, acte après acte, il déroule les événements sous forme d’analepses, modifiant uniquement l’angle de vision. Comme un puzzle, chacun des récits apporte un élément supplémentaire à l’histoire principale. Maîtrisant parfaitement son sujet, il ressert les étaux, tour après tour, réduisant ainsi la distance qui nous sépare de l’intrigue. Il nous entraîne où il veut, nous manipulant telle un fantoche dans les mains de son marionnettiste.

Mais cet écart « imposé » au lecteur par un schéma narratif et un style original est aussi le talon d’achille de l’oeuvre. A tort ou à raison, j’attends des séries noires qu'elles me fassent ressentir tout un ensemble d’émotions. La curiosité, la suspicion, l’inquiétude, l’angoisse, la colère, le dégoût, le suspense et cetera. Malheureusement, ça n’a pas été le cas. Il me manque cette relation plus approfondie avec le personnage principal afin d’éviter un sentiment corrélatif à un fait divers. A regrets, je ne peux qu’aimer moyennement ce roman, préférant de surcroît « Nage Libre » paru cette année aux éditions Encre Fraîche.

 


L’auteur

Né au siècle passé, un dimanche de Pâques, Olivier Chapuis triture et malaxe les mots pour en extraire un jus qu’il espère goûteux. Le désir d’écrire, il l’éprouve enfant déjà, lorsqu’il se met à écrire d’absurdes histoires de planètes inconnues peuplées d’êtres hybrides forcément hargneux. Plus tard, il se contente de la terre et de ses habitants, souvent hybrides et parfois hargneux, mais source intarissable d’inspiration.

Bibliographie

Fragments, recueil de nouvelles version papier, Les Éditions de Londres, 2016

Nage Libre, roman, Encre Fraîche, 2016

Le Parc, roman, BSN Press, 2015.

Insoumission, roman numérique, Les Éditions de Londres, 2015.

Fragments, recueil de nouvelles numérique, Les Éditions de Londres, 2013.

Extrait audio sur Youtube « Au Naturel » - de « Fragments » : Vidéothèque

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